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Tribune libre de Jean Messiha*, Délégué National aux Etudes et Argumentaire

La révolution numérique s’est fondée sur 3 facteurs principaux :

L’augmentation phénoménale de la capacité et de la rapidité de calcul ;
La miniaturisation des composants dans lesquels s’effectuent les opérations ;
La télécommunication des données.
C’est ce dernier point qui nous intéresse aujourd’hui et qui, avec une nouvelle et profonde évolution technologique, nous fera passer de l’ère de la connexion intense à celle de l’hyperconnectivité.

La technologie 5G est considérée par certains comme une technologie clé qui pourrait permettre des débits de télécommunication mobile de plusieurs gigabits de données par seconde, soit jusqu’à mille fois plus rapides que les réseaux mobiles en 2010 et jusqu’à 100 fois plus rapides que la 4G à l’horizon fin 2019 – début 2020. Ces débits de données sont susceptibles de répondre à la demande croissante de données avec l’essor des smartphones et objets communicants, connectés en réseau. La 5G pourrait par exemple permettre de nouveaux usages numériques dans des domaines variés tels que la santé (diagnostic automatique ou distant, chirurgie et médication commandées à distance), du travail (télétravail), du déploiement d’objets communicants (dont voitures et autres véhicules sans conducteurs), de détecteurs et capteurs du e-commerce, des smartgrids, de l’intelligence artificielle, de la sécurité (téléprotection, gestion des flux de personnes, véhicules, denrées, biens et services en temps réel…), de l’éducation et de l’accès à l’information. Plus rapide

Selon les spécialistes les premiers forfaits 5G arriveront en France dès 2020. Mais ce sera progressif, et tout le potentiel de la vraie 5G sera disponible à partir de 2025 seulement, avec une promesse de débits exceptionnels et une latence extrêmement faible. Le déploiement commercial de cette technologie a débuté avec la mise en service en octobre 2018, aux Etats-Unis, du premier réseau par l’opérateur Verizon. A l’horizon 2025, le monde compterait 1,5 milliard d’abonnés 5G, soit 14% de l’ensemble des connexions mobiles. L’enjeu économique est gigantesque puisqu’un montant d’environ 900 milliards d’euros sera investi dans le déploiement de la 5G dans le monde dont au moins 300 milliards en Europe.

Face à cette manne immense, nous allons payer au prix fort l’incurie en matière de stratégie industrielle des élites françaises de ces 20 dernières années. Comment s’appellent les géants qui vont bénéficier des énormes commandes pour le déploiement de la technologie 5G ?

La 5G : percée chinoise et trahison nationale

Toutefois si l’on se concentre sur la fourniture et le déploiement des réseaux de télécoms – dont la future 5G – il ne reste plus que cinq entreprises : le géant Chinois Huawei qui domine largement le marché mondial et ZTE chinois aussi, deux Européens assez distancés (le Suédois Ericsson et le Finlandais Nokia) et enfin le Coréen Samsung.

En France nous n’avons jamais eu de pétrole, mais beaucoup d’idées et surtout de remarquables groupes industriels pour les transformer en produits, équipements ou systèmes. Ainsi, l’absence de la France dans cette grande bataille technologique qui se déclenche ne tient en rien à une quelconque faiblesse historique de notre pays dans ce domaine. Mais la fin des années 90 fut marquée tant par la funeste entrée en vigueur de l’euro et le déclin industriel qu’elle a provoqué chez nous que par la genèse d’un des plus grands naufrages entrepreneuriaux et technologiques français : la fin d’Alcatel.

Il faut faire un petit peu d’histoire pour apprécier la perte de ce bijou national. Cette épopée commence en 1898, par le regroupement de plusieurs sociétés de taille modeste ayant comme vocation de fournir de l’éclairage et qui deviennent plus tard la Compagnie Générale d’Electricité ou CGE. Moins d’un siècle plus tard, la CGE, devenue Alcatel-Alsthom, est un conglomérat tentaculaire et planétaire, un des leaders mondiaux dans la fourniture de commutateurs téléphoniques numériques, de câbles de transmission sous-marins, de l’infrastructure mobile, des applications de réseaux intelligents, des applications de Centre d’Appel, des applications vidéo (fixe et mobile), des satellites et des charges embarquées. Et enfin le leader mondial des marchés des réseaux optiques, des équipements d’accès à l’internet. Bref Alcatel occupait une place centrale dans le monde des équipementiers télécoms. Mais l’empire s’étend aussi à la construction mécanique avec Alsthom (locomotives, turbines, compresseurs, les Chantiers Navals de l’Atlantique, réseaux de distribution électriques et centrales thermiques classiques), aux accumulateurs/batteries avec la SAFT, et enfin aux grands chantiers d’ingénierie clés en main avec CGEE qui deviendra CEGELEC.

Au-delà de la multiplicité de ses activités et de son rayonnement mondial, Alcatel-Alsthom est surtout synonyme de la réussite à la française assise sur trois piliers :

la construction d’un vaste empire industriel,
une forte connivence avec l’État dont elle est un des bras armés,
et des partenariats multiples avec des entreprises publiques clientes (EDF, SNCF, RATP, PTT, …) que ce soit pour couvrir les besoins du marché français ou pour partir de conserve à la conquête des marchés étrangers.
Toutefois un homme et un homme presque seul, Serge Tchuruk, incarnation de la génération de PDG rapaces dont la seule motivation est la valeur boursière de leur boîte et dénué de tout patriotisme économique va entamer un des plus grands démantèlements industriels de ce pays.

Lorsque Serge Tchuruk prend la direction d’Alcatel-Alsthom, en 1995 ce géant comptait près de 200.000 salariés dont la majorité en France et 130 sites industriels dans le monde. A cette date, Alcatel est le numéro 1 mondial de la fibre optique ! Ce patron, dans l’indifférence des pouvoirs publics, commence à brader les activités non liées aux télécoms (en particulier Alstom) et décrète que le groupe Alcatel, recentré sur les télécoms et un des leaders mondiaux dans ce secteur doit devenir « une entreprise sans usines ».

Il est vrai qu’il était dans le droit fil de l’idéologie néolibérale française (aujourd’hui incarnée par « La République en Marche ») qui ne s’émouvait guère que la France devienne « un pays sans usines ». Et de fait au début des années 2000 le groupe ne compte plus que 30 sites industriels et 58.000 salariés.. Au désastre industriel et humain s’ajoute un désastre financier puisque l’action est passée de 100 euros à 30 euros !

Malgré cette effroyable purge, Alcatel était encore, en 2005, un champion national avec un chiffre d’affaires de 13,1 Mds EUR. Mais en décembre 2006 vient la fusion avec l’équipementier américain Lucent. Alcatel-Lucent devient alors le numéro 2 mondial dans son secteur. Le nouveau groupe emploie quelque 90.000 salariés, dont 26.000 ingénieurs, et affiche un chiffre d’affaires de 18,6 Mds EUR.

L’entreprise s’américanise, les pertes s’accumulent en raison de la concurrence déloyale chinoise que tout le monde tolère, les restructurations se poursuivent, le climat social est de plus en plus détestable, les talents s’en vont et Tchuruk lui-même finit par partir en 2008… avec un chèque de 5.7 millions d’euros !

Endettée et constamment sous la pression des banques et des actionnaires, Alcatel-Lucent se dote en 2013 d’un nouveau patron, le français Michel Combes, qui lance une nouvelle restructuration à la hache et finit par mettre Alcatel dans les bras de son concurrent finlandais Nokia en avril 2015, geste qu’il considérait comme « une pierre à l’édifice européen »… Il touche pour cette gabegie doublée d’une trahison un chèque d’environ 8 millions d’euros…

Que fait Emmanuel Macron ministre de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique à l’époque de cette transaction ? Strictement RIEN. Il laisse faire puisque sa mission est de « faire l’Europe » quitte à défaire la France.

Aujourd’hui le nom d’Alcatel n’existe plus, le nombre d’employés en France s’est effondré après de nouveaux plans sociaux engagés par le Finlandais, le centre de décision est parti dans la banlieue d’Helsinki, il reste un Français au Conseil d’Administration et n’en reste plus un seul dans le top management.

Voilà donc pourquoi et comment la France géant des télécoms jusqu’au début des années 2000 n’existe quasiment plus dans ce domaine absolument stratégique. Mais au fait que reste-t-il de ce groupe Alcatel-Altsthom qui, il y a vingt ans encore, faisait la fierté de l’industrie française ?

Exit les télécoms, les Chantiers de l’Atlantique qui devinrent coréens et vont finir italiens ; Alstom a été découpée à la tronçonneuse et sa plus grande partie cédée à l’américain General Electric. Cet immense fiasco résulte de l’idéologie du « laisser-faire, laisser-aller » que la droite version Sarkozy et son héritier Wauquiez, la social-démocratie version Hollande, le néocentrisme réincarné par Macron ont infligée à la France.

C’est intolérable, mais c’est ainsi.

Mais il n’y a aucune fatalité économique quand on est un grand pays comme la France et que l’on décide de défendre ses champions nationaux. Alcatel comme d’autres entreprises françaises ont été abandonnées aux aléas du marché, aux pressions des banques, aux intérêts des dirigeants-actionnaires, conseillés par des cabinets de consulting américains et aux exigences des fonds d’investissement anglo-saxons.

Nous n’aurions pas laissé faire pour Alcatel et nous ne laisserions pas faire si nous étions au pouvoir pour d’autres cas de ce type.

Il existe un moyen simple de ne pas laisser tomber une société stratégique au plan national ou régional et le monde de la finance le connaît bien : la recapitalisation. Sauf que là, c’est l’Etat qui injecte les fonds nécessaires au redressement et prend une part au capital à un prix cassé. C’est ce que nous ferions que cela plaise à Bruxelles ou non, que cela plaise au marché ou non !

Quant aux fusions boursières de grands groupes français avec des concurrents étrangers, même européens, destinées à maximiser l’intérêt des actionnaires et des managers, notre réponse sera simple : ça sera NON si le centre de décision, le management et la production française doivent être remis en cause.

S’agissant de la 5G c’est bien simple : nous dirions à Nokia et à Ericsson d’investir fortement et durablement en France s’ils veulent avoir accès aux énormes commandes qui s’annoncent dans notre pays. Les grands pays émergents ne s’y prennent pas autrement : pour avoir accès à leurs marchés stratégiques, il faut investir chez eux.

Dans cette guerre économique féroce et tous azimuts, nous serons déterminés et rugueux. Quand les intérêts vitaux de la France seront en jeu, ils primeront toujours sur ceux des patrons, des banques, et des actionnaires, sans toutefois quitter le cadre d’une économie de marché où l’Etat jouera son rôle de stratège, de guide et d’investisseur.

* Avec la collaboration de Frédéric Amoudru, ancien cadre dirigeant d’une grande banque française

Par Jean Messiha|25 mars 2019|Tribunes libres